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Interviews de Samantha Bailly

 

Titre de son oeuvre : Au-delà de l'Oraison (voir la critique)

Genre : Fantasy

Date de parution : début 2009 aux éditions Mille saisons

Pour en savoir plus : le site officiel de l'auteur

Résumé du premier tome :

Mylianne Manérian est une jeune fille sans histoire. Alors pourquoi est-elle retrouvée morte dans une ruelle lugubre ? De l’avis général, c’est l’œuvre des clans, ces rebelles qui menacent la paix du royaume. Les deux sœurs de la défunte, Aileen et Noony, ne se satisfont pourtant pas de cette explication. Aileen, envahie par la haine, est prête à tout pour venger sa cadette au risque de se trouver mêlée à des intrigues qui la dépasse. Noony, quant à elle, se révolte en apprenant que leur royaume projette d’envahir Rouge-Terre, un continent voisin, quitte à faire des milliers de victimes. Au milieu de l’indifférence générale – la mort est une généreuse source de revenus – les deux sœurs vont tenter de stopper les conflits et de révéler au grand jour les manipulations de leurs dirigeants.

Titre des romans composants le cycle:

1- La langue du silence
2- La chute des étoiles

L'interview :

Avant toute chose, merci à l'auteur de nous avoir accordé de son temps pour répondre à nos questions. Nous lui souhaitons bonne chance pour son parcours d'auteur, en espérant que son livre soit un succès !

Sahagiel : Au delà de l'Oraison est votre premier roman publié, comment est né ce projet ?

Samantha Bailly : Cette idée de roman est née par le plus grand des hasards, lors de mon année de terminale. Après avoir essuyé un premier échec éditorial avec mon précédent roman, je comptais m’entraîner l’été en écrivant des nouvelles, d’un autre genre de préférence. J’ai alors mis en ligne une série de nouvelles policières, mettant en scène le personnage d’Aileen. À la rentrée, quelques idées de roman de fantasy me trottaient dans la tête, et aimant réfléchir pendant les cours, lorsqu’un professeur a prononcé le mot « oraison », j’y ai trouvé une réelle beauté et une très grande charge symbolique. J’ai su que je devais écrire quelque chose qui tournerait autour de ce mot.

Dans le cas de petites maisons d'édition, internet peut être un moyen de promotion essentiel ; comment mettez-vous à profit ces nouveaux outils (site, blog, liens créés avec les internautes...) ?

En effet, internet est un terrain très important pour les petites maisons d’édition, pour ma part, j’ai décidé de créer mon propre site et de proposer un espace de discussion entre auteurs, lecteurs et dessinateurs. Je pense que cela peut être à la fois une vitrine promotionnelle et un cadre d’échange entre artistes et lecteurs. C’est tout l’intérêt du web, faire tomber les barrières habituelles !

Vous êtes à ce jour âgée de 19 ans, or on ne saurait ignorer cette rapide réussite. Que pourriez-vous conseiller à de jeunes auteurs, qui souhaitent emprunter la voie de l'écriture ?

Comme pour n’importe quelle voie artistique, je dirais qu’il faut d’abord que ce soit une réelle source de plaisir, travailler, et surtout savoir se remettre en question. À mon sens, je dirais qu’il faut simplement se considérer comme un éternel apprenti.

Au fil de la rédaction, quelles ont été vos sources d'inspiration, était-ce la musique, la lecture, les amis, un autre support ?

Comme beaucoup de romans, je crois que celui-ci a été un véritable creuset réunissant toutes sortes d’influences, que ce soit dans la littérature ou dans la vie réelle. On peut y déceler quelques éléments autobiographiques, souvent inconscients, comme l’idée de la Pension Sybilène, étant donné que j’ai moi-même été en internat. Ce sont finalement des ambiances marquantes qui m’ont donné envie de les retranscrire. En réalité, je crois que ma principale source d’inspiration a été la période de transition entre l’adolescence et l’âge adulte. Ma principale déception lorsque je lisais des romans dits « jeunes adultes / adolescents » était de ne pas y trouver d’adéquation avec mes propres questionnements ou sentiments, alors j’ai tenté de relever le défi. Mes personnages ont grandi au même rythme que moi, et je crois que c’est un élément intéressant : je n’ai pas essayé de retrouver les sentiments d’une période, j’ai voulu une psychologie assez authentique qui se calquait sur ce que j’observais dans mon quotidien. J’avais envie de saisir ce moment, pour ensuite le prendre avec du recul. L’évolution à partir de ce point de départ est vraiment ce que j’ai voulu faire ressentir.

Votre scénario, vos personnages, votre monde ont-ils beaucoup évolué au fil de la rédaction ? Certains éléments imprévus se sont-ils ajoutés, ou aviez-vous tout en tête depuis les prémices ?

Le scénario est assez complexe, puisqu’il est tout d’abord la fusion de deux histoires. J’ai fait un travail préparatoire pour l’univers, j’avais en tête des moments clefs, la fin et sa révélation finale. Je savais que certains personnages allaient intervenir, qu’il y aurait des chapitres charnières, la question était : comment vais-je en arriver là ? Le scénario s’est réellement construit lorsque j’en étais à la moitié du roman, beaucoup de déclics se sont faits et le début a subi un grand travail de réécriture. Puis le monde a pris son ampleur, et ça a été une réflexion continuelle, bien en dehors des moments d’écriture. Le résultat final est à la fois éloigné du but premier, et pourtant proche : l’oraison est au cœur de l’histoire, le fil rouge.

Sans nous en dire trop, quel passage de votre roman avez-vous préféré écrire, ou au contraire lequel constitua une difficulté ?

Le passage que j’ai préféré écrire se situe dans un décor bien particulier, je n’en dirais pas plus ! Il n’y a pas un passage qui m’a réellement posé de difficulté au premier jet, mais les bêtas lecteurs savent mettre les doigts sur certaines failles, surtout au niveau de la documentation. Il faut alors se plonger dans les bouquins spécialisés sur les bateaux par exemple, pour avoir un rendu crédible et essayer de maîtriser des domaines où l’on n'a aucune expérience.


J'ai lu sur votre site que vous étiez inscrite en licence de Lettres Modernes, depuis quand cette passion pour l'écriture vous poursuit-elle ?

Je ne vais pas être très originale, depuis que je suis enfant, précisément depuis le collège. Cette passion est née du plaisir de raconter des histoires, et elle ne me lâche pas depuis. Je savais que je voulais devenir écrivain, qu’on me répondrait que ce n’est pas un métier, mais j’ai toujours eu en tête de tout faire pour m’améliorer pour un jour donner naissance à un roman qui ferait rêver comme la littérature a pu me faire rêver.

Plusieurs personnes dans le domaine scolaire vous ont guidée à travers ce parcours, à quel point ce soutien était-il important ?

Ce soutien n’a pas été lié directement à l’écriture, mais au virus de la curiosité que peuvent transmettre certains enseignants. Je suis très admirative des professeurs qui ont la capacité de vous intéresser à leur matière, à transmettre leur intérêt. De plus, je crois que l’assurance dans le milieu scolaire a été pour moi un grand moteur de création, j’ai fait mon parcours tranquillement, sans en faire trop, ce qui me laissait beaucoup de temps pour écrire.

La question que tous les lecteurs se posent : quelle sensation éprouve-t-on en voyant son livre accepté ? En recevant la réponse positive, était-ce pour vous une surprise, un soulagement, une joie, un résultat logique ?

Surtout une surprise. Je m’étais déjà pas mal frottée aux éditeurs, avant même Au-delà de l’Oraison. Les réponses négatives sur mon précédent roman m’avaient fait beaucoup de mal, car à l’époque je pensais réellement que la publication était la finalité d’un roman. En faisant des rencontres dans ce milieu, j’ai rapidement eu l’impression que se faire publier était un objectif très lointain, et que j’avais beaucoup de progrès à faire. Je ne m’imaginais pas publiée avant la trentaine, et je commençais à me dire que ce roman n’était pas assez bon. J’ai travaillé, réécrit, scénarisé, corrigé, avant d’envoyer une version finalisée à six éditeurs en juin 2007. Ce moment a été pour moi une grande phase de remise en question : pourquoi écris-tu ? Est-ce vraiment un rêve d’être publié ? En fait, je crois que la réponse est non. Il y a beaucoup d’hypocrisie à dire qu’on n’écrit pas dans l’espoir d’être publié, j’essayais sans doute de m’en convaincre auparavant, mais quand on remet ses véritables objectifs en perspective, l’essentiel apparaît. C’est dans l’acte d’écrire que je trouve du plaisir, d’avoir des projets, de les mener à bien, d’être en perpétuelle évolution. Je n'aurais pas abandonné l'écriture, même en renonçant à l'idée d'être publiée, et je n'ai même pas envisagé le compte d'auteur. Finalement, la publication ne me paraissait intéressante que pour agrandir son cercle de lecteur, et pour ça internet est déjà une source inépuisable ! Je me suis dit que ce serait des bouteilles jetées à la mer, et que de toute façon c’était impossible, que la publication était une sorte de bonus, je n'ai donc pas attendu les réponses avec impatience, j'ai entamé le tome 2. L’essentiel pour ma satisfaction personnelle était de donner naissance à un roman que je jugerais bon. Et c’est dans le renoncement que je n’ai reçu pas une, mais deux réponses positives… ironique, non ? J’ai en plus eu le luxe du choix. J’ai été surtout surprise, contente, face à un dilemme, mais pas autant que j’aurais pu l’être à une certaine période. L’édition fait basculer aussi dans un autre univers, le juridique, le commercial, auquel on ne s'attend pas forcément. Et encore, je suis dans le cadre d’une petite maison d’édition qui a l’avantage d’être très humaine. Je suis heureuse de me dire que la publication me donnera la chance d’élargir mon cercle de lecteurs, d'aller encore plus loin dans le partage, et je crois que c'est le principal.

De quelle façon organisez-vous vos séances d'écriture ? Avez-vous un emploi du temps très strict, un rituel quelconque ou vous laissez-vous porter par la seule inspiration ?

J’organise comme je peux, en fait. J’ai mis de côté l’idée de la prépa car je pensais que la Fac me laisserait plus de temps, vrai et faux. Je n’ai jamais eu aussi peu de temps comparé au lycée, car si nos horaires sont souples, les lectures prennent un temps considérable, et le travail personnel est essentiel pour pouvoir suivre. Comme beaucoup d’étudiants, j’ai aussi un petit job à côté, et j’aime profiter un maximum de la vie étudiante. Pendant ma première année de Fac, où je corrigeais Au-delà de l’Oraison, je n’ai jamais aussi peu écrit de ma vie. Peut-être l’acclimatation à la vie indépendante, mais il y a aussi le fait que d’étudier la littérature à longueur de journée ne donne pas forcément envie de se poser le soir devant son ordinateur pour écrire… Alors j’écrivais selon l’inspiration. Mais le fait d’être publié ajoute un paramètre : il y a un rendu, on passe un contrat, on a des engagements. C’est une source de motivation, et aussi de stress, car il faut être à la hauteur. Alors je fais par période : si je vois que je traîne trop, je me donne des objectifs à tenir, finir tel chapitre telle semaine. Le but est surtout de me replonger dans l’univers, et ce sont en général les périodes les plus prolifiques et les plus épanouissantes ! Sinon, j’écris beaucoup pendant mes heures de cours, quand l’inspiration vient. Je dirais que c’est un va-et-vient entre quelques semaines d’auto discipline et des périodes au fil de l’inspiration.

Que pensez vous de la SFFF (science-fiction, fantasy, fantastique) ? Et, par extension, quels en sont vos auteurs préférés ?

La SFFF est mon terrain de prédilection, parce que les genres de l’imaginaire ont été mes premiers romans lus et dévorés, et aussi parce qu’ils sont les plus propices à l’évasion. Ces genres sont, à mon sens, dénigrés de manière très injuste, car ils ont trait au rêve, au merveilleux, les gens ont souvent des a priori négatifs sur les romans de fantasy, de SF ou fantastique, les associant à une certaine puérilité. Quand on est en Lettres Modernes, rares sont les options qui proposent d’étudier un livre correspondant à l’un de ces genres, qui ont pourtant un énorme succès auprès du public, et ce depuis le XIXème siècle avec Hoffman par exemple. L’imaginaire propose une réflexion interne sur le monde des représentations, il s’agit de donner forme à ce qui n’en a pas, de décrire des phénomènes bien souvent inexistants, des paysages inventés. N’est-ce pas là une idée, certes extrapolée, mais à la base de la littérature ? Transformer une image mentale en un texte, donner à voir ce qui n’existe pas. Ces genres exacerbent la création littéraire, il y a beaucoup de ponts à jeter entre la littérature dite « classique » et la SFFF.
En ce qui concerne mes auteurs préférés, j’admire particulièrement Robin Hobb, qui a à la fois une plume magnifique, des univers très fouillés, et qui sait nous lier au destin de ses personnages. Philip Pullman est aussi un auteur que j’apprécie énormément, il mélange à la fois l’imaginaire, l’érudition, et les références symboliques, et le tout avec brio !

En vous inscrivant dans le registre de la Fantasy, vous prenez le pari d'innover, le choix de ce genre fut-il instinctif ? Par ailleurs, craignez-vous de proposer un livre revu, quand tant de livres sortent chaque année ?

En fait, je n’ai pas choisi un genre, c’est plutôt l’histoire qui m’a choisie. Je ne suis pas assez sûre de moi pour garantir que ce roman proposera une innovation, j’espère évidemment qu’il saura apporter sa petite pierre, ma volonté était surtout de mélanger à la fois une intrigue axée plus policière avec ce qui est assimilable à une quête initiatique. Ce sera aux lecteurs de juger…

Comment votre entourage réagit-il à la publication ? Est-ce pour vous une forme de pression, vous a-il influencée au fil de la rédaction ?

Mon entourage familial est très content pour moi, mais a toujours été en dehors de cette passion, donc je ne ressens absolument aucune forme de pression. Pour ce qui concerne mes amis, ils m’ont toujours soutenu, j’espère simplement que la version finale leur plaira ! Il y a toujours des rencontres qui vous influencent à des degrés différents, mais ça a rarement été dans mon entourage proche.

Selon vous, quels ingrédients feront la différence avec les productions habituelles ? Quelle est votre force en tant qu'écrivain ?

J’espère que le rythme du roman et sa structure binaire seront des atouts, qui offriront au lecteur un vrai moment de plaisir. Ma force est, je crois, le désir de faire rêver.

Bien que votre livre ne sorte que l'année prochaine, vous avez instillé une certaine curiosité chez les internautes. Appréhendez-vous le passage par la case critique ?

Forcément, jusqu’ici je n’ai jamais été confrontée à la critique négative, ce qui est bien trop beau pour être vrai. Je pense que j’écouterai attentivement les critiques, car il y a toujours matière à s’améliorer et au moins à réfléchir sur les points négatifs qui seront sans doute soulevés, mais j’assume mon projet et j’espère qu’il trouvera ses lecteurs.

Avez-vous des projets pour la suite, et si oui pouvez-vous nous en parler ?

J’ai plusieurs projets, complètement différents. Quand j’aurai terminé l’écriture du tome 2 cet été, ma priorité est de reprendre mon témoignage de voyage en Biélorussie, intitulé Ne les oubliez pas, afin de le développer et d’en faire un véritable roman. Mon but est de le voir publié car il défend une cause qui me tient à cœur, et aborde le sujet épineux de la dictature, de la liberté d’expression, de nos clivages manichéens également. Peu de gens connaissent ce pays, et encore moins sa situation actuelle, alors qu’il est aux frontières de l’Union Européenne. Si cela intéresse quelqu’un, le premier jet est publié sur mon forum. Dans un ton complètement différent, je travaille aussi sur un projet de bande dessinée avec un dessinateur nommé Florian, à la base d’une ébauche de roman fantasy que j’avais abandonné, intitulé Mutine. Et j’espère aussi avoir l’occasion de collaborer avec mon amie Miya, mangaka chez Pika, nous attendons le moment où nous pourrons avoir un projet commun avec impatience !

Y-a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez encore apporter aux lecteurs ?

Si j’en suis capable, du rêve, de la curiosité.

Propos recueillis par Sahagiel

Seconde Interview (mai 2009) après lecture du roman

Une fois achevée la lecture, une chose frappe : le soin apporté au monde, ses peuples, coutumes et intrications. Quelle a été sa genèse ?


Je crois que ce qui est le socle de réflexion de cet univers est le rapport aux astres, la fascination pour le ciel, les étoiles. Ce n’est pas une idée originale, on retrouve ces éléments dans bien des coutumes de notre propre monde ! Cet ailleurs ensorcelle et exacerbe l’imagination. Ce qui est en haut, c’est l’inaccessible. J’ai voulu créer une religion en rapport avec les étoiles en tant que symboles. Tout est parti d’Hélderion et de l’Astrascisme.

Commerce de la mort, oraison, résidus d’âme, l’aspect religieux paraît souvent sombre et source d’intrigues. Comment vous est venue l’idée de mêler idiomes, politique et détournements des préceptes ?


Ce n’est pas par conviction personnelle. Je suis juste particulièrement intéressée par les liens qui unissent pouvoir et religion. L’articulation entre l’aspect purement spirituel de la mort et l’exploitation de celle-ci à des fins commerciales. La religion, comme l’indique son nom (religion/relier) c’est censé être ce qui relie les Hommes entre eux. Or force est d’admettre qu’en l’occurrence, les convictions sont le plus souvent sources de conflits, de souffrance et de division ! Le besoin de croire est un moteur de l’âme humaine, il paraît alors évident que quelle que soit la religion, des instances puissantes cherchent à s’en servir pour manipuler, diriger, arriver à leurs fins. C’est ce rapport à la fois paradoxal et omniprésent dans notre propre monde qui m’a donné l’envie de construire une histoire imaginaire à ce propos.

Vous évoquiez dans notre précédente entrevue vos influences. En effet, on ne saurait manquer les hommages ou clins d’œil aux pointures du genre. Ont-elle guidé votre imagination, influencé votre style ou les thèmes qui vous touchaient ?


Je crois que ce qui m’a le plus marqué, c’est la puissance affective de certaines références, comme l’Assassin Royal. Verser des larmes sur un roman, l’évolution de personnages et avoir le sentiment de dire au revoir lorsque l’on lit les dernières lignes. Ces pointures du genre ont surtout guidé mon envie d’écrire.

À plusieurs reprises dans votre roman, vous jonglez entre différents genres : d’abord policier, le récit devient ensuite épique, puis sentimental, quelles sont les difficultés de ce renouvellement, selon vous ?


Il faut veiller à ne pas perdre le lecteur. Mais d’un autre côté, je crois que cette alliance est une très bonne surprise. C’est un risque mais il permet le mélange des tons, de complexifier la trame et de nuancer la coloration du roman.

La première chose qui frappe, quand nous découvrons votre roman, est la couverture, réalisée par la dessinatrice Miya, auteur du manfra Vis-à-vis. Le côté très doux, mélancolique, qui enrobe l’illustration pourrait surprendre. Bien souvent, les couvertures fantasy s’orientent vers l’action ! Quels ont été les enjeux, raisons, de ce choix, et a-t-il une signification particulière pour vous ?


Je suis très reconnaissante à mon éditrice d’avoir choisi Miya pour l’illustration de couverture, car en plus d’être une artiste talentueuse, elle est aussi une amie. Nos univers sont proches et nous nous apporterons beaucoup d’inspiration et de soutien ! La question de la couverture était délicate, car le roman est presque double. Qui choisir comme personnage ? Que choisir comme scène ? Sous quel angle présenter le roman ? Il y a un certain décalage entre le côté doux de la couverture et les moments de violence de l’intrigue. Mais Au-delà de l’oraison porte je crois cette dualité : à la fois la naïveté de l’adolescence puis sa confrontation à une réalité cruelle. Le fait d’avoir choisi le moment où Noony a le bras cassé n’est pas anodin non plus, c’est une image idyllique et poétique – le Bois des Larmes – qui montre d’emblée une blessée, un « après » l’action, justement.

J’ai par ailleurs appris que vous envisagiez une préquelle, qui s’intéresserait au personnage de Sonax. Pourquoi ce « retour » à Au-delà de l’Oraison ? Le sentiment que vos personnages avaient encore beaucoup de choses à dire ?


Sonax est un personnage complexe, aux multiples facettes. Il n’en montre qu’une dans ce roman, mais son histoire est chargée de métamorphoses qui je crois valent la peine d’être peintes. Ce roman se déroule à Lynneroy, je recherche à transmettre une ambiance que j'espère baroque, colorée. Cela implique trois thèmes : théâtre, cécité et économie. On découvre alors le passé de Sonax, le cheminement qui l'a amené à devenir le trafiquant que l'on connait dans Au-delà de l'oraison. Plus encore, cela me permet de dépeindre une situation politique particulière à cette époque pour Hélderion, et d’explorer les corporations des commerçants et des divertisseurs.

Certaines scènes, alors que vous vous adressez à un jeune lectorat, laissent un arrière-goût désenchanté, parfois amer. On peut évoquer les liens qui unissent hurleurs et chuchoteuses, mais aussi la situation de Noony. Qu’avez-vous ressenti en imaginant ces procédés sentimentaux ? Que souhaitiez-vous transmettre aux lecteurs ?


J’ai essayé de faire ressentir au lecteur une réelle évolution des personnages, de l’inconscience à la désillusion. Les héroïnes, qui vivent dans un cocon, une cage dorée, voient leur quotidien ébranlé par cet événement tragique. Leur vie routinière va voler en éclats. Ce choc déclenche forcément alors un processus difficile. J’ai bien conscience de cette tonalité plutôt sombre. L’histoire part d’un meurtre, on cherche alors à deviner qui est le meurtrier. Mais au-delà de cela, plus profondément, il s’agit finalement de la question suivante : comment vivre la perte d’un être cher ? Il ne s’agit ni d’un message, ni d’un conseil, ni d’un guide. Juste une observation des réactions opposées de deux sœurs. L’une cherche à apaiser sa souffrance dans la vengeance, l’autre intellectualise la perte en la reliant à un conflit à plus grande échelle.

En parlant du jeune public, comment savoir quels thèmes traiter ? N’avez-vous pas eu peur que certains de vos concepts paraissent trop complexes, par exemple ?


J’ai écrit ce roman en m’adressant à des personnes de mon âge, et en partant du principe que le jeune lectorat recherche un certain degré de complexité.

Vous aviez renoncé à nous répondre lors de la précédente interview, mais je peux désormais vous poser la question : parmi tous les personnages, situations, lieux décrits, lesquels vous tiennent particulièrement à cœur ?


Il est difficile de choisir ! En ce qui concerne le tome 1, je dois dire que j’affectionne beaucoup le personnage de Murmure. Le fantôme, c’est la figure du passé, qui rappelle que l'Histoire n'est jamais bien loin. Aileen a sous ses yeux les agissements de son pays et les cicatrices cuisantes des conflits. Sa rencontre avec le lémure est pour moi le symbole du passé qui remonte et vient contaminer le présent. Pour les lieux, mettre en scène une maison close, le Baiser d’un soir, était un véritable défi. C’est un passage de l’enfance à l’âge adulte, la découverte de la sexualité, une ambiance assez malsaine aussi mais chargée de poésie.

J’ai personnellement beaucoup aimé le régime matriarcal de Volplume. On pourrait même s’appuyer sur l’anthropologie pour développer ce point. Les sciences humaines ont-elles été une source d’inspiration, ou une aide pour gagner en cohérence ?


Oui, Volplume a été très enrichie par les cours d’ethnologie que j’ai suivi en deuxième année de lettres modernes, en option ! J’ai découvert d’autres systèmes de gouvernement, d’autres systèmes de parenté. Je me suis alors bien rendue compte de notre conditionnement occidental. En fantasy, où l’on est censé créer quelque chose d’original, l’on reprend finalement toujours les mêmes structures. Notre marquage idéologie ! Alors je trouvais l’idée du régime matriarcal très intéressante.

L’un des atouts de votre roman est votre finesse pour aborder la psychologie. Certaines évolutions nous sembleront rapides, mais on sent une réelle profondeur chez vos personnages. Les avez-vous mûris ? Et comment vous est venue cette envie de mettre au premier plan les personnages ?


Dans les retours de lecteurs que j’ai, certains m’ont dit qu’on avait le sentiment étrange que les personnages avaient grandi avec son auteur. Je ne sais pas si c’est un défaut ou une qualité, mais crois que c’est une réalité. Même si j’ai beaucoup médité sur mon univers, je voulais avant tout que le lecteur s’attache à ces personnages de papier. Et pour cela, je pense que les mettre au premier plan était inévitable.

Vous avez pris le pari de mettre en avant deux héroïnes, un choix plutôt audacieux en fantasy. Que cache une telle position ?


Ce n’est pas une position féministe, même si en ajoutant ce choix au système de Volplume , on peut le penser. Ou alors, c’est complètement inconscient ! C’est simplement qu’Aileen et Noony se sont imposées d’emblée comme les personnages pivots.

D’ailleurs, on s’aperçoit que vos héroïnes, et en particulier Aileen, n’hésitent pas à sacrifier leur féminité, ou à la vendre, pour parvenir à leurs fins. Ces caractères très forts vous permirent-ils plus de libertés, de perspectives ?


Aileen est d’abord une pensionnaire à la vie bien rangée. Elle est d’ailleurs élève avant d’être femme. La pension Sybilène, avec ces uniformes, son cadre strict, sa surveillance, gomme la féminité. Petit à petit, Aileen est confrontée à sa véritable image, une image qu’elle n’assume pas au début (au gala, elle n’a pas conscience qu’elle attire les regards par sa beauté, quand elle se coupe les cheveux, elle se plaint de ne plus rien avoir de féminin…). Mais Aileen, c’est d’abord la soif de justice, de vengeance. Sa détermination est sans faille, et en prenant conscience de ce qu’elle a de femme en elle, elle va alors mettre cela au service de ses desseins. Mais est-elle libre ? Ou bien enchaînée à sa révolte ? Elle est surtout dans un processus d’auto destruction où repousser sans cesse ses limites n’a plus d’importance. Elle est dans une débauche d’actions pour parvenir à canaliser sa douleur. Noony est peut-être paradoxalement un caractère plus fort à mon sens. Elle verbalise sa souffrance vis-à-vis de la mort, grâce à Merion, et entame son deuil avec plus de sérénité. Plus intellectuelle, elle associe alors la mort de Mylianne aux agissements de son gouvernement, et voit les choses dans leur globalité. Elle est à mon goût plus saine et forte que sa sœur, car dans un esprit de préservation d’elle-même dans une tentative de guérison.

On dit souvent que les réflexions contemporaines n’ont pas leur place en fantasy. Quel est votre avis à ce sujet ? Avez-vous profité de votre livre pour critiquer notre société, certains de ses aspects ?


Comme je le disais, nous avons forcément un moule idéologique, une empreinte de notre conditionnement qui teinte un roman. Mais rien n’est directement dirigé, ce n’est en aucun cas un procès. Je ne crois pas imposer de solution, bien au contraire. Il n’y a ni gentils, ni méchants. Les résistants de Thyrane veulent retrouver leurs terres, mais pour cela usent d’une violence presque insupportable. Les hélderionnois sont persuadés de sauver des âmes en péril… Chacun a ses propres convictions ! La seule chose que j’ai voulu montrer, c’est que tout n’est pas noir ou blanc. Tout est une question de point de vue. Et le regard, c’est bien cela dont il est question. Essayer de comprendre l’autre. Le rencontrer. C’est cette idée qui est symbolisée par le principe d’union entre les lynx et les humains, l’échange d’œil, qui est par extension l’échange de sa vision du monde.

Ceux qui ont commandé Au-delà de l’Oraison sur le site Mille Saisons ont eu la chance de recevoir un petit bonus, sous la forme d’un « livre dont vous êtes le héros ». Ce côté Jeu de Rôle vous a-t-il donné envie de tenter d’autres supports, ou même de reprendre le principe ?


Ce jeu de rôle était une très sympathique idée de ma maison d’édition, qui voulait offrir au lecteur un petit supplément sur l’univers. C’était plaisant de pouvoir créer des situations diverses dans l’univers d’Ollien. Mais retenter l’expérience, je ne suis pas sûre ! J’ai surtout vu que rédiger une telle histoire était un véritable casse-tête, et heureusement que mon éditrice était là pour relire, tester, corriger chaque paragraphe.

Alors, la fantasy avec Au-delà de l’Oraison, votre témoignage sur la Biélorussie, et récemment un nouveau projet, un roman épistolaire. Vous aimez varier les genres ! Est-ce par curiosité ou pour expérimenter les diverses facettes de l’écriture ?


C’est à cause de l’inspiration qui me joue des tours… mais je crois que varier les genres est une très bonne expérience. Cela permet d’essayer une nouvelle façon d’écrire, une nouvelle façon de raconter ! Ce sont des exercices variés qui entraînent.

Et parmi ces genres, lequel vous correspondrait le mieux ?


J’avoue que je ne sais absolument pas. J’affectionne chacun pour des raisons différentes, la fantasy pour l’évasion, le roman épistolaire pour les réflexions plus intimes, le témoignage pour être porteur de vérité…

Maintenant que le livre est sorti, que ressentez-vous ? Après toutes ces étapes, corrections, ce long processus éditorial, que retenez-vous de cette expérience ?


Je ressens un immense plaisir à l’idée de partager enfin cette histoire, et beaucoup d’appréhension aussi. J’avoue que je suis à la fois surprise et émue des réactions positives et du soutien des lecteurs ! Le parcours a été long, semé d’embûche, et particulièrement formateur, tant au point de vue de l’écriture que sur le milieu de l’édition. Trouver l’équilibre entre la critique rude et l’enrichissement, mais ne jamais oublier que toute création tient aussi du domaine de l’affect, de la subjectivité.

Un dernier mot pour clore cette interview ?


Merci à l'équipe d'Utopie de cet entretien très intéressant et de ces questions pertinentes, et un grand merci aux lecteurs du roman !

Propos recueillis par Sahagiel