Retour vers la page des BD et des Mangas

 

Mushishi

 

X Titre : Mushishi

Auteur : Yuki Urushibara

Résumé :

Les Mushi sont des être primaires, bien plus primaires que les insectes, plantes, ou bactéries ; ils sont pour ainsi dire tellement primaires qu'ils sont indissociables de "la vie". En fait ils sont à la frontière entre la vie et la mort. Ce sont des formes de vie dont l'existence est incertaine car seules quelques personnes sont capables de les voir. On pourrait dire que le commun des mortels les considère comme une rumeur venue des temps anciens, dont les principes enseignés pour cohabiter avec eux auraient été oubliés. Mais ils sont là, immuables, avec tous les problèmes que les hommes peuvent rencontrer à leur contact prolongé. C'est ainsi que les Mushishi dont fait partie Ginko, le héros, parcourent le pays en ermite afin d'approfondir leurs connaissances des Mushi, mais également à soulager les maux provoqués par certains cas d'interférences entre les hommes et ces êtres primaires.

Critique personnelle :

Poétique, étrange, décalé ; nostalgique, paisible et onirique, de tels adjectifs pourraient s’appliquer à Mushishi, ce manga étonnant qui, depuis 2000, enchaîne louanges, prix, adaptations, sans toutefois gagner le lecteur lambda. Certes, Mushishi n’atteindra jamais les ventes abracadabrantesques d’un Naruto ou d’un Death Note, rien ne le prédisposant à rencontrer le succès, et pourtant : lentement, la bête grossit et gagne, par le seul bouche à oreille, un respect qui fait l’unanimité. Car, si peu commercial et si peu disposé à plaire soit-il, le manga possède cette force qui fascine et séduit, un parfum si subtil qu’il envoûte d’une manière insidieuse, mais si délicate, si agréable…
Mushishi, c’est les déboires de Ginko, l’expert en mushi. Mais que sont les mushi ? Détournés du mot japonais signifiant « insecte », ce terme désigne dans le manga des créatures s’apparentant à des esprits, vivantes mais proches de la mort. Elles revêtent les aspects les plus inattendus et s’incorporent à la vie à leur façon ; parfois, leur route croise le chemin d’animaux ou d’hommes dont l’existence se voit étrangement transfigurée, devenant tantôt effrayante, tantôt faussement merveilleuse, mais toujours déviée de leur route. Et ces déviations, seules des personnes comme Ginko parviennent à les soigner, en s’attachant à comprendre ce monde étrange et différent.

D’emblée, le titre pose ses marques. Pas forcément original, il se distingue en développant une personnalité propre et sans jamais rejoindre ses confrères. Ginko porte sur ses épaules tout le poids de la série, dont il est l’unique personnage récurrent. Ses cheveux blanchis, son œil aveugle le désignent d'emblée comme un être à part, pas tout à fait mystérieux, mais contraint à la solitude pour accepter son destin, puis en tirer, à son échelle, le meilleur. Aux yeux de ses connaissances, il évolue sur un plan différent, accédant à des connaissances troublantes dont ils ne perçoivent pas même l’existence… et qui, d’une certaine façon, le rendent troublant à son tour ou, en tout cas, différent des « autres », ceux qui n’ont pas la faculté de voir les mushi. Quand il rencontre une personne, il semble lire dans son cœur et soigne des maux que bien peu saisissent, comprenant et donnant sans jamais quitter sa flegme, ses soucis, empreints à la fois d’espoir et de fatalité. Car si étrange, si difficile à cerner soit-il, Ginko reste un humain et forme ainsi une sorte de « pont » entre l’univers normal et celui si méconnu des mushi.

Les mushi ne sont pas exactement des yôkai , ils n’en restent pas moins représentatifs de la culture japonaise, dans sa représentation des légendes surnaturelles antiques : mi-esprits, mi-monstres, ils participent à la vie quotidienne à leur manière. Peut-être sont-ils eux aussi incompatibles avec la civilisation moderne et sa lumière artificielle, car le manga se déroule à une époque difficile à déterminer, mais de toute évidence liée au passé. Ce flou temporel rehausse davantage le côté fantastique qui confine au rêve ; et cet aspect, le graphisme de l’auteur y contribue également. Au premier abord, le trait ne ravira pas tout le monde ; mal défini, parfois inégal, il semble manquer de précision. Cependant un examen plus attentif des pages couleurs les rapproche des vieilles estampes japonaises, et plonge plus profondément encore le manga dans un monde lointain et révolu.

Le manga se divise en une succession de chapitres apparemment narrés au passé par Ginko. Celui-ci raconte chaque fois une rencontre qui lui est arrivée, sans s’écarter du sujet même si plusieurs mois s’écoulent entre un moment et un autre. Cette particularité donne au manga un aspect de nouvelles pas vraiment suivies, mais dont chaque chapitre constitue un entier, un pur moment de délice. À chaque fois, le lecteur se laisse prendre au jeu et se retrouve étreint par un indéfinissable sentiment de nostalgie, dû non à de larmoyants concerts de violons mais à l’harmonie paisible, tellement maîtrisée, d’un geste ou d’une simple phrase, qui parle au cœur de par sa justesse.

C’est sans doute cette beauté, cette nostalgie, qui contre toute attente, ont fait de Mushishi un discret succès, qui a rendu possible son adaptation à deux reprises, l’une en film live , l’autre en un très bel anime aux couleurs pastels, soutenu par une magnifique bande sonore tour à tour rêveuse, gênante, angoissante. Deux supports que l’on rêverait de voir arriver en France à leur tour… En attendant, le manga contribue amplement à combler nos attentes.

Sherryn